Jazz sous les pommiers 2025 : la roue tourne…

Du 24 au 31 mai 2025, se déroulait la 44ème édition du festival Jazz sous les pommiers à Coutances. La première édition remonte à 1982, il y a donc 43 ans.
Nous vous avions raconté comment germa ce festival au tout début des années 80. Observons aujourd’hui les effets du temps qui passe en croisant le vécu et nos souvenirs au cours de cette folle semaine coutançaise en 2025.
La roue tourne… comme l’évoquent les jolis stabiles éoliens disposés en différents lieux qui ont suivi le vent de cet événement.

Louis Sclavis : l’ami de 45 ans !
Louis Sclavis pourrait être la figure de proue de ce festival (je vous renvoie à la fameuse « germination »). Alors membre du Marvelous Band de l’ARFI lyonnaise1, il apparaissait comme le petit nouveau prometteur (devenu musicien professionnel 5 ans auparavant).
Le clarinettiste était sur la scène du théâtre, une fois de plus ce 24 mai à la tête de son quintet intitulé « India ».

Benjamin Moussay au piano, Sarah Murcia à la contrebasse, Christophe Lavergne à la batterie avec Louis Sclavis le leader-compositeur aux clarinettes constituent un quartet de dix ans d’âge qui n’avait jamais joué à Coutances. La nouveauté depuis deux ans, c’est la présence d’Olivier Laisney à la trompette, cinquième élément parfaitement intégré qui volait un peu la vedette à son leader puisqu’il était de retour dans sa ville…

Oui, Olivier Laisney est ici sur Ici, nouvelle appellation de France-Bleu, le FR3 de jadis! Qu’on se le dise et qu’on le sache d’où l’interview peu avant le concert par un successeur de Michel Dubourg (qui couvrit le festival pour cette chaîne de radio depuis l’origine pendant plus de 40 ans). À droite, Pierre Ducret saisit l’instant à travers son objectif toujours à l’affût.
La présence d’Olivier en ouverture de cette édition est également symbolique puisqu’il est né en 1982, année de la première édition de Jazz sous les Pommiers.

Ce magnifique concert du quintet India, fidèle à l’esthétique sclavissienne, est un voyage imaginaire hérité des folklores de l’ARFI. Il marque de son empreinte le début de cette 44ème édition en mettant la barre très haut !
Jazz intergénérationnel

Non, le jazz n’est pas une musique de vieux pour les têtes blanches voire dégarnies ! Ces musiques ne sont simplement pas assez médiatisées ainsi que bien d’autres branches de la culture considérées (à tort) comme « pointues ».
Il faut donc saluer les projets visant à brasser les générations en donnant accès à la pratique de ces musiques à un public très diversifié. Et pour donner tout son sens à cette aventure, la finaliser par un vrai concert dans le cadre du festival, c’est une sacrée expérience !
Ainsi le projet « A Carnival Love Story » porté par le batteur et percussionniste Arnaud Dolmen (secondé par son compère Sonny Troupé) fut présenté le dimanche 25 mai dans la salle Marcel Hélie avec la complicité du tromboniste-résident Robinson Khoury. Plus de 200 musiciens amateurs de tous âges des écoles de musique de la Manche (ainsi que des groupes de batucada) avaient réussi à prendre place sur la scène.

Place aux jeunes ! L’Orchestre au collège est un dispositif permettant à des jeunes écoliers et collégiens sans formation musicale de pratiquer un instrument et de jouer ensemble. Cela fonctionne depuis plusieurs années à Coutances, dès l’école primaire et c’est un beau moyen de développement personnel et collectif pour ces adolescents. Là encore, se produire lors du festival dans des conditions matérielles et techniques au top est une belle finalisation. À la batterie, en arrière-plan, Benjamin Sallé (connu comme tromboniste par ailleurs) a accompagné le projet au cours de l’année. Marion Rampal, chanteuse en résidence à Coutances pour trois ans a apporté sa contribution pour deux chansons sur cette scène « Avis aux amateurs » au pied de la cathédrale.
L’Ethnic Heritage Ensemble de Kahil El’Zabar en Normandie 45 ans plus tard !
Le concert donné par le percussionniste chicagoan Kahil El’Zabar (né sous le nom de Clifton Blackburn en 1953) n’était pas le plus médiatisé. Programmé au théâtre à 22h le 30 mai il restait un peu dans l’ombre de musiques plus « faciles » et sans doute éphémères au gré des modes. Pourtant son Ethnic Heritage Ensemble fit finalement salle comble et le concert s’acheva triomphalement avec trois rappels ! Cela prouve quel le jazz afro-américain créatif et historique peut aussi trouver son public dans un festival aussi éclectique.
Il n’est sans doute pas inutile de rappeler que cet ensemble qui s’est donné pour mission de perpétuer l’héritage des musiques africaines-américaines des negro-spirituals à la soul-music et au funk (la Great Black Music) a été créé en 1974 et n’a jamais cessé de tourner depuis plus de 50 ans (hors période COVID). Qui peut en dire autant ?

Figure historique de l’AACM2 de Chicago, célèbre association de musiciens-militants, Kahil El’Zabar n’avait pas joué en Normandie depuis le mardi 30 septembre 1980 (décidément, une année « fondatrice » !). Il était invité avec son Ethnic Heritage Ensemble de l’époque par l’association Caen Jazz Action3 à se produire sur la scène de la salle des Congrès de Caen. Nous y étions !
En trio à cette époque4, il dégageait la même force spirituelle pour jouer une musique très inspirée sans fioritures : de l’art brut fait main hérité de l’Afrique mythique !

À Coutances, ce 30 mai 2025, l’Ethnic Heritage Ensemble comprenait Corey Wilkes à la trompette, Ishmael Ali au violoncelle, Kahil El’Zabar (batterie, percussions) et Kevin Nabors (saxophone ténor). Des musiciens expérimentés au talent incontestable qui maîtrisent parfaitement les codes des musiques afro-américaines… jusque dans l’usage des petites percussions qui font aussi partie de l’héritage africain.
The Bad Plus : une mutation réussie !
Le batteur américain Dave King (né en 1970) fait partie de la communauté musicale de Minneapolis (et du Minnesota). Il a collaboré avec de très nombreux musiciens depuis plus de trente ans (voir ici -Wikipedia -). Il a eu la chance, lui, de jouer plusieurs fois sur la scène du théâtre de Coutances. Le 31 mai 2003 avec le trio épatant Happy Apple, le 24 mai 2006 avec The Bad Plus , le trio originel, puis le 13 mai 2023 avec le guitariste Julian Lage également en trio. Il était de retour le 27 mai 2025 avec The Bad Plus encore mais dans une formule totalement rénovée !

Après le départ du pianiste Ethan Iverson, The Bad Plus est devenu de fait un duo rythmique composé de Reid Anderson (contrebasse) et Dave King (batterie)… Après une phase de flottement avec différents pianistes, le groupe a pris un nouvel essor en 2022 avec la parution d’un album tout simplement intitulé The Bad Plus (Edition Records). Plus de piano mais la présence de deux musiciens « stratosphériques » : le formidable guitariste Ben Monder et le légendaire saxophoniste-clarinettiste de Seattle, Chris Speed. Le second album dans cette formule en 2024, Complex Emotions (label Mack Avenue cette fois), a confirmé la solidité du quartet. Leur tournée européenne 2025 débutait à Coutances le 27 mai 2025 !

Ben Monder (à gauche), un guitariste des plus estimés dans le monde du jazz, n’avait encore jamais joué à Coutances… Mais il était venu dans la Manche en 2005. Le minuscule théâtre de la Presqu’île à Granville accueillait le quartet du saxophoniste Jérôme Sabbagh et Ben Monder en était ! Encore une heureuse initiative de notre ami Christian Ducasse à l’époque ! Cet article sur CultureJazz.fr en témoigne.
Le saxophoniste Chris Speed n’avait jamais été invité à Coutances lui non plus. Par contre, il avait eu quelques occasions de se produire dans le Calvados en sideman de luxe dans différentes formations. On se souvient par exemple d’un concert au DOC, à Saint-Germain d’Ectot le 11 mai 2013. Il se produisait avec le groupe Alas No Axis du batteur Jim Black. Alors que se terminait Jazz sous les pommiers à Coutances, nous avions filé au DOC pour ne pas manquer ça ! C’est raconté ici, sur CultureJazz.fr.
On retiendra de ce concert de The Bad Plus la réussite de la mutation d’un trio un peu en bout de course en un quartet de jazz moderne et inventif, accessible et singulier à la fois.
Une belle manière de résister à l’usure du temps qui passe, inexorablement.
On pourra nous reprocher de donner un aperçu très réducteur d’un festival au programme pléthorique. Rendre compte de l’événement dans sa globalité n’était pas notre propos. D’autres l’on fait et le feront bien mieux que nous. Vous trouverez tout cela en ligne et dans la presse écrite.
Quelques photos en plus…
Et pour conclure, une galerie de quelques photos modestes et non-professionnelles pour quelques échos de beaux moments vécus entre le 24 et le 31 mai à Coutances









- Association à la Recherche d’un Folklore Imaginaire, toujours très active avec une nouvelle génération de musiciens et musiciennes – voir le site. ↩︎
- Association for the Advancement of Creative Musicians fondée en 1965 et toujours active – voir ici -. ↩︎
- L’association Caen Jazz Action organisait des concerts très régulièrement à cette époque, le plus souvent avec des musiciens en tournée et en accord avec Rouen Jazz Action. Une période de collaboration très fructueuse pour la diffusion des musiques créatives. ↩︎
- À Caen, l’Ethnic Heritage Ensemble se composait de : Edward Wilkerson (saxophones alto et ténor, clarinette, flûte), Henry ‘Light’ Huff (saxophones soprano, ténor et baryton, clarinette basse), Kahil El Zabar (percussions). ↩︎
